Enimie Rouquette
Après un parcours en Lettres classiques, qui m’a menée à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, puis à l’agrégation, obtenue en 2009, j’ai orienté mes recherches vers le haut Moyen Âge latin. J’ai ainsi consacré mon mémoire de master 2 à un poète et théologien de la cour de Charlemagne, Théodulf d’Orléans. Grâce à l'obtention d'un contrat doctoral, j’ai pu prolonger ce travail par une thèse, que j’ai soutenue en 2018.
J’ai enseigné les Lettres classiques dans le secondaire de 2019 à 2021. J’ai ensuite été ATER en Langues et littératures ancienne à Nantes université, de 2021 à 2023, puis, de 2023 à 2025, ATER en Humanités numériques à l’École nationale des Chartes, avant d’effectuer une année de post-doctorat au sein de l’initiative MeCir, en 2025-2026. Je serai, à la rentrée 2026, maîtresse de conférences à Sorbonne université, au sein de l’UFR de latin.
1. Pouvez-vous vous présenter en quelques mots (discipline, spécialité, établissement d’origine) ?
Je suis philologue, spécialisée dans la littérature latine médiévale. Depuis ma thèse de doctorat, effectuée à Paris 3 (Sorbonne nouvelle), j’étudie plus spécialement celle de la Renaissance carolingienne (VIIIe-IXe siècle).
2. Quel a été votre parcours universitaire et scientifique avant de rejoindre l’Initiative MeCir ?
J’ai une formation en Lettres Classiques ; après master 1, je me suis orientée vers la littérature latine médiévale. J’ai ainsi rédigé mon master 2, sous la direction de V. Zarini (Paris IV), sur un poète et théologien de la cour de Charlemagne, Théodulf d’Orléans. Ce travail s’est poursuivi par une thèse de doctorat intitulée « Theodulfica Musa. Étude, édition critique et traduction des poèmes de Théodulf d’Orléans » que j’ai rédigée sous la direction de C. Veyrard-Cosme et soutenue en 2018.
Après ma thèse, j’ai enseigné dans le secondaire d’abord, puis en tant qu’ATER à l’université de Nantes en Langues et littératures latines et grecques, et à l’École nationale des Chartes en Humanités numériques, avant de rejoindre l’initiative MeCir dans le cadre d’un post-doctorat d’un an.
Après ma thèse, j’ai traduit une épopée rédigée par un moine carolingien, Abbon, qui relate le siège de Paris par les Normands en 885-886. Cette traduction, accompagnée d’une introduction de Bruno Dumézil, a été publiée dans un ouvrage à destination du grand public, Le Siège de Paris par les Vikings, aux éditions Anacharsis.
J’ai par ailleurs participé, au sein du Groupe International de Recherches sur la Poésie de l’Antiquité tardive et du Moyen Âge (GIRPAM), à un projet collectif portant sur un certain type de manuscrits appelés libri manuales, sortes de florilèges poétiques qui avaient pour but de promouvoir un nouveau canon littéraire, pour le substituer en quelque sorte au corpus de textes classiques païens, telle l’Énéide, avec lesquels on apprenait le latin.
3. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à votre sujet de recherche actuel ?
Mon étude des libri manuales m’a donné l’envie d’aborder la littérature carolingienne sous un angle plus vaste, comme objet inscrit dans une histoire culturelle ; et mes années d’ATER à l’École nationale des Chartes m’ont donné l’occasion de réfléchir aux outils que les Humanités numériques pouvaient apporter pour une telle approche. C’est cette réflexion méthodologique qui est à l’origine de mon sujet de recherche actuel.
Par ailleurs, j’ai toujours souhaité conserver une pratique de la traduction. L’ouvrage de J. Soler intitulé Écritures du voyage. Héritages et inventions dans la littérature latine tardive (2005), que j’ai eu l’occasion de lire durant ma thèse, m’a donné l’envie de travailler sur les récits de voyage : mes projets actuels de traduction résultent de cette lecture.
4. Comment avez-vous découvert l’Initiative MeCir et qu’est-ce qui vous a motivé à rejoindre ce projet ?
J’ai découvert l’initiative MeCir par l’un de ses membres, qui m’a appris que des post-doctorats y étaient proposés. J’ai été séduite par la thématique, qui correspond à mon approche de la littérature carolingienne, et par la pluralité des disciplines représentées.
5. Pouvez-vous présenter votre projet de recherche au sein de MeCir ?
Mon projet de recherches au sein de MeCir comporte deux volets. Le premier est orienté vers la la traduction. Je prépare ainsi une anthologie de récits de voyage en bateau à la première personne, de l’Antiquité tardive jusqu’au haut Moyen Âge, que je devrais avoir achevée d’ici décembre 2026.
Le second volet de ma recherche porte sur la mutation du canon littéraire à l’époque carolingienne. J’étudie la façon dont la poésie s’est christianisée, entre le VIIIe et le IXe siècle, par l’utilisation de modèles littéraires de l’Antiquité tardive.
6. Quelles sont les principales questions scientifiques auxquelles votre travail cherche à répondre ?
J’essaie de comprendre la façon même dont on pensait l’écriture poétique, à une époque qui donnait à la parole écrite une importance politique considérable. Mon travail sur la modification du canon littéraire, qui s’inscrit dans un courant de recherche actuel sur l’historicité des canons, interroge ainsi le canon poétique comme produit d’une construction sociale et historique. Il pose la question du rapport entre la poésie carolingienne et les différents enjeux du mouvement de réformes politiques, sociales et ecclésiologiques mené par Charlemagne et ses successeurs. Il s’agit également de comprendre qui sont les acteurs de cette mutation littéraire, quelle en fut la portée, et comment elle manifeste une certaine conception de la société.
7. En quoi votre recherche contribue-t-elle à une meilleure compréhension des circulations médiévales ?
Ma recherche permet d’aborder les circulations médiévales sous différents angles.
La traduction de récits de voyage invite à envisager la circulation des hommes, non seulement comme des déplacements dans l’espace en vue de but précis, mais aussi comme des événements chargés d’une portée symbolique – comme des expériences mystiques par exemple. La traversée d’un fleuve peut ainsi devenir, dans la poésie de l’Antiquité tardive et du haut Moyen Âge, l’image d’une « conversion » à la fois religieuse et littéraire (conversion des modèles païens vers des formes chrétiennes).
Ma seconde approche concerne la circulation des textes. Comment le canon poétique circulait-il ? Dans quels types de manuscrits les textes qui le constituent étaient-ils copiés, par qui et pour qui ? Étaient-ils lus, étaient-ils utilisés ? Comment de nouvelles normes littéraires se mettent-elles en place ?
8. Quelles méthodes, sources ou outils mobilisez-vous dans vos recherches ?
Mes sources sont essentiellement poétiques ; mais je confronte les textes sur lesquels je travaille avec d’autres types de documents, par exemple des capitulaires ou des écrits théologiques.
J’utilise les méthodes classiques de la philologie, telles que l’analyse des variantes textuelles ou la recherche des sources. La notion d’intertextualité, développée dans la théorie littéraire depuis les années 70, est un outil conceptuel essentiel dans mon approche de la poésie carolingienne, en particulier telle qu’elle a été pensée par M. Riffaterre.
J’ai à ma dispositions divers outils en ligne, telle que la base de données de Brepols. Par ailleurs, je m’intéresse depuis cette année de post-doctorat aux méthodes de détection automatique de références intertextuelles (quantitative intertextuality). J’utilise ainsi Textpair, un logiciel de détection des similitudes textuelles. Je code aussi beaucoup en Python, par exemple pour préparer mes textes ou pour traiter les informations obtenues avec TextPair.
9. Que vous apporte l’environnement interdisciplinaire de MeCir dans la conduite de votre projet ?
Ma lecture des textes carolingiens bénéficie de la présence d’autres chercheurs et chercheuses, qui m’offrent un point de vue différents sur ces textes, en particulier une approche historique extrêmement précieuse. MeCir est ainsi l’occasion de collaborations fructueuses.
10. Quels sont les résultats, découvertes ou pistes de réflexion qui vous semblent les plus marquants depuis le début de votre post-doctorat ?
Mon projet sur la mutation du canon auctorial a été l’occasion, durant cette année de post-doctorat, d’une réflexion méthodologique intense, portant sur un vieux problème de la philologie – celui du repérage des sources, et de leur interprétation.
Mon travail invite à réfléchir aux marqueurs de l’intertextualité dans la littérature latine, et à interroger les enjeux à l’œuvre dans les textes littéraires carolingiens en s’appuyant, précisément, sur ces marqueurs de l’intertextualité. C’est une piste que j’avais déjà explorée, mais mon post-doctorat m’a permis d’élaborer les premières étapes d’une démarche systématique de repérage des sources. C’est donc avant tout cette dimension méthodologique qui me paraît essentielle.
11. Quels défis scientifiques ou méthodologiques rencontrez-vous dans vos travaux ?
L’un des défis majeurs auquel je suis confrontée est celui du rapport aux outils numériques. J’ai dû apprendre ou approfondir l’usage d’un très grand nombre d’outils – pour simplement savoir me situer dans les diverses possibilités offertes par les Humanités numériques, afin de choisir les outils les plus adaptés à mon projet. Mon année de post-doctorat a ainsi été l’occasion de suivre diverses formations proposées par Sorbonne université ainsi que par l’URFIST de Paris.
Le second défi est d’arriver à articuler l’analyse littéraire, en particulier à partir du repérage de l’intertextualité, à une interprétation plus globale – inscrire des phénomènes littéraires dans une histoire culturelle qui prenne en compte la circulation des manuscrits, des idées, des savoirs.
12. Comment votre recherche dialogue-t-elle avec les autres projets menés au sein de l’Initiative MeCir ?
Mon étude des poèmes carolingiens fait écho en particulier à un travail mené au sein de MeCir par S. Shimahara sur les dédicaces en vers aux manuscrits bibliques ; nous travaillons d’ailleurs ensemble sur une bible dédicacée à Charles le Chauve.
Je participe par ailleurs au projet Serment mené par D. Pasques, qui recoupe certaines problématiques que j’ai pu rencontrer en travaillant sur des capitulaires carolingiens.
13. Quelles sont les prochaines étapes de votre projet de recherche ?
Mon année de post-doctorat a été en très grande partie orientée vers la mise en place d’une méthodologie, que je suis d’ailleurs encore en train d’affiner.
Je voudrais à présent appliquer cette méthodologie à plus grande échelle. Je dois pour cela compléter mon corpus de textes : l’idée est de pouvoir parcourir de façon la plus exhaustive possible la production poétique carolingienne, afin de la comparer à l’ensemble des textes contenus dans les libri manuales.
Je vais également rédiger des scripts me permettant d’affiner mon interprétation des résultats en fonction de différents critères, tels que le genre littéraire, et de tester de nouvelles hypothèses.
Je suis par ailleurs en train de rédiger un article qui présente ma problématique ainsi que cette esquisse de méthodologie. J’espère aussi, avec cet article, montrer comment l’on peut s’approprier des outils relevant des Humanités numériques, en espérant que cela puisse aider d’autres chercheurs et chercheuses.
14. Quels sont vos projets ou perspectives après ce post-doctorat ?
Je voudrais tout d’abord terminer mon anthologie de récits de voyage en bateau. Je m’engagerai ensuite dans la traduction, pour la publication de laquelle j’ai obtenu un financement de la part de MeCir, de la Navigation de Saint Brendan, récit du VIIIe siècle relatant le voyage en mer d’un abbé irlandais qui, après diverses aventures fantastiques, arrive à la terre des saints. Cette traduction sera publiée aux éditions Anacharsis.
Je souhaite par ailleurs poursuivre les collaborations avec d’autres chercheurs et chercheuses que j’ai nouées au sein de MeCir.
15. Si vous deviez résumer en quelques phrases l’apport principal de votre recherche, que souhaiteriez-vous que le public retienne ?
La poésie carolingienne est assez peu connue, même dans la communauté scientifique. La Renaissance carolingienne a pourtant donné naissance à une poésie riche et passionnante, parfois très subtile, qui se nourrit de la littérature antérieure et des débats contemporains. Ma recherche vise avant tout à faire connaître cette poésie. C’est pourquoi j’attache beaucoup d’importance à la traduction des textes carolingiens, en particulier pour le grand public : c’est cette pratique qui me paraît refléter le mieux ma démarche de chercheuse.